Tulipa sylvestris
 
Bonjour,
 
J'avais pris contact avec vous en fin d'année dernière et vous aviez très aimablement répondu à mes questions. Je vous écris pour vous transmettre mon expérience de culture des tulipes botaniques.
Ma première rencontre avec nos tulipes remonte à une prospection que je menais pour le CBN de Bailleul aux environs de Château Thierry. Après des kilomètres de vignes sans vie...des tulipes...incroyable ! Tulipa sylvestris avec ses fleurs jaunes magnifiques, au parfum délicat. Je suis tombé directement "amoureux". Mais aussitôt j'ai pris conscience que le spectacle qu'il m'était donné de voir risquait fort d'être éphémère.
       
 
Quelques pieds seulement, dans un endroit peu accessible. En bordure de la station certaines plantes ont reçu du désherbant, et ce en dépit d'une convention signée entre le CBN et le propriétaire du site. Par la suite, j'ai observé Tulipa sylvestris en plein champ, dans la Drôme, où elle peut être localement abondante, en compagnie d’autres plantes messicoles très intéressantes comme la dauphinelle, Consolida regalis, ou le glaïeul des moissons, Gladiolus italicus.
Hélas, urbanisation, travaux d'aménagement et surtout modification des techniques agricoles font disparaître un à un les champs "jaunes" que les anciens décrivent avec nostalgie. Toujours dans la région, j'ai pu observer Tulipa raddii, présentes sur quelques parcelles aux environs de Crest. Hélas, elles sont menacées par l'urbanisation, mais aussi par les viroses transmises probablement par des tulipes cultivées.
 
Président d'une association de protection de la nature, j'ai entrepris une opération de sensibilisation avec la création d'une affiche informant du caractère patrimoniale de cette plante, conjointement avec l'ONCF, dont les agents assurent la protection de la plante, et un garde de la réserve naturelle des hauts plateaux du Vercors. Car la tulipe est toujours en contact direct avec les terrains anthropisés : culture, talus, parfois même jardin, sa sauvegarde passe par une sensibilisation du public mais aussi un respect des lois de protection, certains
récoltant pour les bouquets des brassées entières de tulipes, parfois des centaines de fleurs !
 
L'autre volet de cette opération est un jardin botanique créé il y a deux ans et qui comporte une plate-bande de messicoles. J'ai retourné le terrain (une ancienne luzernière) à l'automne et introduit par semis le bleuet, la nielle, la nigelle des champs mais aussi Tulipa sylvestris, Tulipa raddii & Tulipa clusiana, de souches cultivées et parfois proposées par Bulbargence et d'autres fournisseurs anglais ou allemand. La plate bande a ensuite été semée d'épeautre en novembre.
 
Tulipa rubidusa
 
L'année d'après, les tulipes commençaient déjà à prospérer mais sans fleurir, comme parfois en station "naturelle" d'ailleurs. Après un labour mécanique catastrophique, le motoculteur endommageant les bulbes, la parcelle est maintenant retournée à la main, et les bulbes remontés en surface sont replantés. Par précautions, certains bulbes sont maintenus en culture dans des bacs remplis d'argile, de terreau, de sable et de vermiculite. Cette année, j’espère bien avoir les premières fleurs de Tulipa sylvestris et en faire profiter le public.
Je pars en prospection aux environs d'Aix en Provence pour peaufiner une cartographie des stations de tulipes sauvages dans la région. J'ai observé sur 20 m de distance Tulipa agenensis, Tulipa raddii, Tulipa clusiana et Tulipa sylvestris ! Le nombre des stations est plus important que ce qui est mentionné dans les livres des plantes protégées de France ou sur le site du muséum (livre rouge tome I).
Tulipa rubidusa
 
Par contre, elles sont toutes fortement menacées et en deux ans d'observations certaines ont été détruites ...
J'ai une question, je cultive la tulipe vendue sous le nom de Tulipa platystigma, qui s'avère être Tulipa rubidusa [voir liste des tulipes de France NDLR], les souches sont elles toutes virosées ?
 
Est-ce le cas aussi des Tulipa grengiolensis ? Puis je le voir au feuillage ? En lisant la FAQ, je crains pour mes tulipes botaniques. Bravo pour votre travail et bonne continuation.
 
Cordialement,
> Vincent Delbecque
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NOTRE REPONSE
 
Que dire et comment ne pas être impressionnés devant tant de détermination à agir en faveur des végétaux ?
Lorsque l’on connaît la situation des tulipes sauvages vivant en France, on mesure toute l’importance de l’introduction de quelques unes de ces bulbeuses dans l’ancienne luzernière que vous avez remise en culture. Petit bémol, les souches de Tulipa raddii proposées dans le commerce sont généralement virosées. Je souhaite sincèrement que les plants que vous avez introduits ne le soient pas.
Vous avez parfaitement raison lorsque vous dites qu’il semblerait que les stations de tulipes soient plus importantes que ce que l’on pense généralement. Depuis quelques années, les étés sont chauds et les pluies se font rares dans nombre de départements français, ce qui convient visiblement parfaitement à nos tulipes qui en profitent effectivement pour se multiplier.
 
Concernant Tulipa rubidusa, toutes les souches que nous nous sommes procurées dans le commerce, sous l’appellation erronée de Tulipa platystigma, étaient effectivement virosées en totalité. La plante semblant définitivement stérile, nous avons du les détruire après avoir tenté en vain d’en obtenir des graines... (Rappelons que les semis issus de plantes virosées n’héritent jamais des maladies de leurs parentes et sont, en conséquence, parfaitement sains !)
 
Tulipa mauriana
 
Cultivée au sein du Conservatoire Botanique National Alpin, une souche est également virosée. Notons que ce Conservatoire, comme nombre de botanistes français, a confondu cette plante endémique avec Tulipa mauriana, qui s’en distingue pourtant facilement grâce à de larges taches basales jaunes.
 
Tulipa rubidusa n’existe quasiment plus dans la nature. Ce qui paraît absolument incroyable, si l’on se souvient que, dès les années soixante, des populations jugées envahissantes, parce que composées de plusieurs centaines d’individus, furent arrachées des champs dans lesquels elles vivaient depuis le XVIIème siècle, puis entièrement détruites …
Tulipa mauriana
Aujourd’hui, notre seul espoir de sauver cette tulipe de l’extinction serait de retrouver quelques bulbes sains chez un particulier ou un collectionneur afin de lancer un sérieux programme de multiplication végétative ; sachant que cette plante fut occasionnellement proposée par les fournisseurs hollandais durant tout le XXème siècle, sous l’appellation Tulipa platystigma, ce n’est pas foncièrement impossible !
Il doit bien exister quelque part en Europe un amateur possédant une dernière souche saine, un dernier petit bulbe. Avis à tous …
 
Concernant Tulipa grengiolensis, les plantes que nous cultivons au sein de la Collection Nationale, obtenues auprès de producteurs hollandais il y a déjà quelques années, ne semblent actuellement pas virosées.
 
Enfin, pour répondre à votre dernière question : si sur certains végétaux, les viroses peuvent effectivement trahir leur présence en déformant leurs feuilles, chez les tulipes, le symptôme le plus évident et le plus convaincant demeure toutefois les modifications de coloration apparaissant sur la fleur.
 
Cordialement,
> Laurent Lieser
 
 
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