Français I English
Accés au blog du jardin naturaliste des bulbes à fleurs
 
 
Véritable symbole de l’arrivée des beaux jours, la tulipe est l’une des plantes bulbeuses les plus communes.
Créées principalement par les Hollandais au cours des 400 dernières années, plus de 6 000 variétés horticoles
sont désormais répertoriées. Nombre d’entre elles sont disponibles dans le commerce spécialisé, et, à vrai dire,
rares sont les jardiniers, professionnels ou non, qui accepteraient aujourd’hui de s’en priver.
Pourtant, cette popularité ne concerne absolument pas les quelques 150 espèces de tulipes botaniques existantes à travers le monde. Et si l’immense majorité des tulipes sauvages vit principalement en Asie Centrale, une quinzaine d’espèces nous fait l’honneur de vivre chez nous, en France. Mais pour combien de temps encore ?
                   
© TULIPES SAUVAGES ASSOCIATION
Le genre Tulipa est composé de deux groupes principaux :
- les Eriostemones (erio en grec signifie « velu, laineux ») : base des filaments portant les anthères velues,
- et les Leiostemones (leio en grec « lisse ») : base des filaments portant les anthères glabres.
Parmi ces deux groupes principaux, plusieurs sous-groupes ont été constitués. Quatre d’entre eux sont présents en France.
Les tulipes Eriostemones sont représentées uniquement par deux espèces
très proches appartenant au sous-groupe des tulipes australes : T. australis
et T. sylvestris. La tulipe australe (T. australis), à fleur jaune agrémentée de sépales à face externe rougeâtre, est probablement la seule tulipe spontanée sur notre territoire. Plante de montagnes par excellence, elle vit principalement dans le Sud.
Elle constitue généralement des populations assez importantes, mais moyennement
florifères, car elle est une adepte convaincue de la reproduction végétative.
Avec sa fleur totalement jaune, T. sylvestris est sans conteste le
représentant du genre le plus populaire, la fameuse tulipe sauvage.
 
Elle se rencontre encore assez fréquemment sur l’ensemble du territoire, bien qu’elle soit nettement plus rare dans le Nord. À l’instar de T. australis, certaines populations fleurissent très peu, voire pas du tout, et passent de ce fait
totalement inaperçues lorsqu’elles côtoient d’autres plantes herbacées.
En marge de ces deux espèces, on trouve parfois mention de T. gallica et de T. alpestris.
Cependant, parce que T. gallica s’en distingue uniquement par la taille de ses fleurs, légèrement plus petites, nous la
considérons simplement comme une forme locale de T. sylvestris, native du Var. Quant à T. alpestris, elle s’avère n’être finalement qu’une forme particulière de T. australis, adaptée aux plus hauts sommets. Cultivés en plaine, des exemplaires de ces tulipes miniatures auraient retrouvé leur taille habituelle en quelques années. À vérifier toutefois.
Enfin, ajoutons à cette liste la tulipe de Celse (T. celsiana). Considérée comme douteuse, cette espèce de petite taille et à floraison régulière n’est plus guère mentionnée aujourd’hui qu’en synonymie de T. australis (T. alpestris). Pourtant, s’il est effectivement difficile de la distinguer de cette dernière, sa présence régulière sur les catalogues hollandais, garante de sa singularité et de sa stabilité, soulève quelques interrogations quant à sa récente invalidation.
 
Les plantes qui relèvent du groupe des Leiostemones sont bien plus nombreuses.
Commençons par le groupe si complexe mais ô combien passionnant, des néo-tulipes. Apparu récemment sur notre territoire (probablement XVIIè siècle), celui-ci est représenté officiellement par neuf taxons : T. aximensis (fleur rouge vif), T. billietiana (fleur jaune bordée de rouge), T. didieri (sa fleur rouge rappelle un peu les tulipes à fleur de lys), T. marjolettii (fleur jaune devenant ivoire, bordée de rouge), T. mauriana (fleur rouge abritant un cœur jaune), T. montisandrei (rouge), T. planifolia (rouge à coeur noir), T. rubidusa (fleur rouge brique à petites macules jaunes largement bordées de noir) et T. platystigma (fleur lilas). Une dixième espèce, T. sarracenica (fleur rouge) pourrait n'être selon certains auteurs qu'une forme temporaire de T. planifolia. Pourtant, cette plante qui est proposée par les producteurs étrangers conserve l'ensemble de ses caractéristiques lorsqu'elle est cultivée. Nous serions donc enclins à lui maintenir son statut spécifique.
 
À l’exception de T. platystigma, native des Hautes-Alpes, toutes ces tulipes sont originaires de Savoie. Comme notre traditionnelle tulipe des jardins, elles font partie du complexe « T. gesneriana », un groupe d’espèces, naturellement très variable et cultivé depuis des temps immémoriaux.
Ces tulipes sont un véritable casse-tête pour nombre de spécialistes. Sont-elles d’anciens cultivars échappés des cultures, des jardins, des rejetons d’hybridations sauvages entre ces mêmes cultivars ? Nul ne le sait ! Quoi qu’il en soit, ces plantes font désormais partie de notre flore nationale. Et à ce titre, elles doivent absolument être sauvegardées. Pourtant, certains botanistes estiment que ces plantes subspontanées ne méritent pas tant d’égards. Indulgents, ne pourrions-nous pas au moins leur accorder le statut et la considération dus aux plantes historiques ? Finalement, peu de personnes connaissent leur existence en dehors de la Savoie, où elles font littéralement partie du patrimoine culturel. On trouve les traces de leur popularité passée sur des broderies, des gravures, quelques fresques sur certaines églises de villages.
© TULIPES SAUVAGES ASSOCIATION
               
Sept espèces sont d’ores et déjà éteintes dans la nature. Fort heureusement, quatre d’entre elles, en plus d’être maintenues en conservatoires botaniques, sont également cultivées en Hollande, ou chez quelques
tulipophiles particulièrement sensibilisés à leur sauvegarde. Ainsi, T. didieri, T. sarracenica, T. aximensis, et T. marjolettii sont proposées dans le commerce. Notons toutefois que seule cette dernière bénéficie d’une culture régulière à grande échelle, les autres n’étant disponibles qu’occasionnellement, et uniquement chez des producteurs spécialisés en plantes de collection. Trois autres : T. billietiana, T. mauriana et T. planifolia, ne vivent plus désormais qu’au sein de cultures gérées par le Conservatoire botanique national alpin.
Quant aux trois espèces de néo-tulipes encore présentes dans la nature, T. platystigma, T. montisandrei et T. rubidusa, leur situation est très préoccupante. Heureusement, là aussi, une culture ex-situ devrait permettre de venir renforcer les populations restantes, composées bien souvent d’une poignée d’individus...
La disparition de ces tulipes endémiques représenterait une perte considérable et irréversible. Concernant ces végétaux, la France a une responsabilité à l’échelon mondial.
 
© TULIPES SAUVAGES ASSOCIATION
   
 
Apanage du Sud de la France, le groupe des paléo-tulipes inclut trois plantes à fleur rouge ; la tulipe oeil de soleil (T. agenensis), la tulipe précoce (T. raddii, anciennement T. praecox) et T. lortetii. Cette dernière est parfois considérée, à tort, comme une variante régionale de T. agenensis. Sa dernière station est tout particulièrement vulnérable, et les quelques bulbes qui en ont été prélevés afin d’être cultivés ex-situ sont maintenant sous la responsabilité de conservatoires botaniques.
Introduites en France lors des invasions romaines il y a 2000 ans, ces espèces autrefois très abondantes (jusqu’au milieu des années soixante) voient désormais leurs populations diminuer à leur tour, rapidement et beaucoup trop dangereusement, année après année. Au rythme où vont les choses, leur disparition totale n’est certainement l’affaire que de deux ou trois décennies.
Autre facteur aggravant, et non des moindres ; parce qu’elles furent récemment et très certainement contaminées par quelques tulipes horticoles malades cultivées alentour, certaines populations laissent apparaître, elles aussi, les symptômes décourageants d’attaques virales. La belle T. raddii semble la plus sensible.
             
Le groupe des clusianae est représenté uniquement par la tulipe de l’Écluse (T. clusiana), la réputée tulipe radis, encore appelée 'Lady tulip' par les Anglo-Saxons, dont il existe tant de variétés horticoles. Quelques rares stations, particulièrement vulnérables, subsistent dans le Sud-Est. On signale également sa présence dans la région toulousaine où une station unique, composée de quelques individus, paraît là aussi très menacée.
 
Les tulipes de France sont pour la plupart d’origine orientale (Asie Mineure et Asie du Sud- Ouest, Caucase). Et si, finalement, on ne peut que supposer la façon dont elles sont arrivées chez nous, il ne fait aucun doute que l’homme y est pour beaucoup. Ainsi, les ancêtres des néo-tulipes pourraient avoir été importés en même temps que les bulbes de safran (Crocus sativus), autrefois cultivés dans quelques départements.
Les autres espèces pourraient avoir été introduites en même temps que certaines vignes, coincées ou camouflées entre leurs racines. Comme les plantes messicoles, ces espèces ont bénéficié pendant des siècles, de terres cultivées qui leur ont procuré un cadre de vie absolument parfait et une merveilleuse occasion de proliférer au point de constituer d’impressionnantes populations.
 
Aujourd’hui, bien que la plupart soient protégées (arrêté du 20 janvier 1982, modifié par arrêté du 31 août 1995), nos tulipes sont en voie de disparition. D’une part leur grande beauté en fait les victimes d’une cueillette et d’un arrachage sauvage absolument incontrôlables et, d’autre part, elles subissent les modifications radicales des techniques culturales (usage généralisé de désherbants particulièrement redoutables, labours plus profonds…).
L’urbanisation n’est pas sans poser de problèmes, puisqu’elle est même la cause directe de la disparition de quelques espèces. Ainsi, concernant le groupe des néo-tulipes, l’unique station de T. aximensis a disparu de son site d’origine en 1974, suite à la construction d’un pavillon d’habitation, T. didieri n’existe plus en Tarentaise depuis moins de vingt ans car elle dut céder la place à une zone industrielle, les derniers plants de T. billietiana ont eu le temps de voir leur station de Centron se transformer peu à peu en un « parking » réservé à quelques machines de chantier et autres matériaux, avant d’être arrachés (par qui ?)…
En 1996, Robert Fritsch rapportait néanmoins avoir aperçu une ultime rescapée en fleur (Bulletin de la Société d’histoire naturelle de la Savoie, nov. 1996).
 
Nous l’avons vu, quelques conservatoires tentent de cultiver ex-situ, puis de réintroduire certaines espèces. Malheureusement, ré-acclimater des végétaux précédemment prélevés n’est pas si évident, ni aussi simple qu’il n'y paraît ; des viroses apparaissent désormais au sein de certaines souches (le groupe des néo-tulipes est tout particulièrement vulnérable), réduisant d’autant, mais sans les anéantir, les chances de succès de ce type d’opération.
 
© TULIPES SAUVAGES ASSOCIATION
Les seules parades réellement efficaces sont les suivantes :
- garantir une culture optimale afin de favoriser la multiplication végétative,
- observations quotidiennes très minutieuses des cultures ex-situ ; recherches de pucerons, mais aussi de symptômes (marbrures caractéristiques, déformations…),
- le cas échéant, destruction immédiate de toute(s) plante(s) présentant de tels symptômes et de toutes celles, apparemment indemnes, qui partagent le même contenant (lors d’une culture en pot),
- multiplication des unités de culture ex situ (ce qui est loin d'être le cas) et des stations de réintroduction, tout en s’assurant que les végétaux réimplantés soient parfaitement sains.
 
Ce n’est qu’à ce prix que l’homme pourra, non pas vaincre, mais « couper l’herbe sous le pied » aux virus ! Espérons que la persévérance, le bon sens, et l’amour de ces plantes seront payants, afin que nos campagnes voient prochainement refleurir de magnifiques tulipes sauvages !
 
Si les conservatoires botaniques maintiennent, multiplient, puis réintroduisent avec un succès relatif les tulipes françaises, les producteurs hollandais, nous l’avons vu, cultivent depuis longtemps certaines espèces telles T. aximensis, T. didieri ou encore T. sylvestris.
 
Certes, la production de ces taxons n’égale pas en quantité celle des variétés domestiques. Toutefois, en permettant aux amateurs de se procurer assez facilement quelques-unes de ces plantes, celle ci contribue directement à la multiplication du nombre toujours trop limité d’individus existants.
Le cas de T. marjolettii est absolument exemplaire : disparu depuis une cinquantaine d’années de son environnement naturel, cette espèce est maintenant proposée dans quelques jardineries. Pour l’instant, son avenir ne semble plus compromis !
Il est généralement admis que la protection d’une espèce passe immanquablement par la préservation de son habitat, et c’est parfaitement vrai ! Il existe cependant des cas où l’urgence bouleverse tous les grands
principes. Ainsi, la production, puis la commercialisation de souches de tulipes françaises, par quelques professionnels hollandais, ou par leurs revendeurs, tout en offrant à chacun une occasion inespérée de faire de son jardin un écrin au service de la biodiversité, contribuent désormais incontestablement à leur sauvegarde…
 
> Laurent Lieser
Photos : T. platystigma, T. celsiana, T. agenensis & T. clusiana
Article publié dans La Garance Voyageuse ( n° 72 - Hiver 2005), réactualisé en mai 2008.
Haut de la page
© Tous droits réservés Association TULIPES SAUVAGES (loi 1901) - 2002 / 2010